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| Ingénieur Général des Mines, Vice--Président de l'Association Française pour la Prévention des Catastrophes Naturelles (AFPCN) |
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| Vous avez bien dit durable ? En 1983, Madame Gro Harlem Brundtland, premier ministre de Norvège, est chargée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1983 de constituer et diriger une commission mondiale qui devra réfléchir et faire des propositions sur l’environnement et le développement. Le rapport de Madame Bruntland est remis en 1988. Les droits exclusifs de publication en français d’une édition commerciale sont alors acquis par Les Editions du Fleuve, Montréal, Québec, Canada. Il serait intéressant de savoir si les éditeurs français s’étaient mis sur les rangs, ou, ce qui est plus vraisemblable, s’ils ont jugé que le sujet ne méritait pas la publication (1). Or le rapport propose une nouvelle politique et un nouveau concept qui va faire fortune, celui de sustainable development (2). Le chapitre 2 de l’édition québécoise de 1988 s’intitule : « vers un développement soutenable ». Il débute par la définition célèbre et maintes fois paraphrasée depuis lors : « Le développement soutenable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Lorsque quelques années plus tard les idées se sont répandues et acclimatées en France, il a été décidé, après de longues hésitations, de traduire l’expression « sustainable development » par « développement durable ». Ce choix n’est pas anodin : il imprime, avec retard, la marque originale de l’esprit français dans un débat fondamental. Le qualificatif « sustainable » avait été choisi très soigneusement par l’éminente dirigeante d’un pays dont la culture est empreinte du respect des forces de la nature (3). Son objectif était d’opposer une réponse aux tenants de la croissance zéro comme Meadows qui, au nom du club de Rome, prétendaient démontrer que la seule stratégie face aux limites des ressources planétaires était la renonciation à la croissance (4). « Sustainable development » est riche de sens sémantique :
La traduction française de « sustainable » par « développement durable » constitue un terrible appauvrissement :
Je me permettrai ici une petite digression pour évoquer un souvenir personnel : j’ai participé, dans les dernières années du siècle passé, à un travail collectif sur les critères du développement durable, contribution française à une réflexion internationale. Les laborieux travaux préparatoires ont abouti à un séminaire de confrontation et de synthèse. Il est inutile d’expliquer pourquoi chacun apportant son lot de critères, on a abouti à un monstre inutilisable, sur lequel planait l’angélisme de l’équité. Le monstre a sans doute eu une belle descendance. La commission française du développement durable, constitué depuis lors a bien du mérite : les fées penchées sur son berceau n’étaient pas bien inspirées dans leurs cadeaux. Ce qui est particulièrement remarquable dans le rejet du mot soutenable, c’est que, contrairement à ce que j’avais entendu dire, ce mot est bel et bien un mot de l’ancien français, encore employé à l’époque classique (7). Il n’est que vieilli, écrit Pierre Larousse qui, dans son grand dictionnaire du XIXème siècle, donne des exemples d’emploi dans son double sens : 1- que l’on peut soutenir par des raisons, 2- que l’on peut endurer. En l’adoptant, comme l’ont fait nos cousins canadiens, conservateurs du français classique, on n’aurait fait que le remettre dans le langage courant, en l’opposant à insoutenable, qui a gardé sa force d’usage (8). Ce n’aurait pas été un néologisme. C’est peut-être cette opposition forte qu’on a voulu éviter. A moins qu’on ait eu peur du voisinage du mot souteneur qui, lui non plus, n’a pas vieilli. (9) La notion de temps est essentielle, et la France, pays de Bergson, a toutes raisons de la mettre en bonne place. Mais le mot durable constitue-t-il une bonne entrée en matière ? Le philosophe aurait, je pense, reculé d’horreur devant ce qu’il implique de continuité du présent avec l’avenir. Les images imprimées dans l’enfance par le mot durée, durer, ne sont pas encourageantes pour l’action à long terme, du moins si je me rapporte, à nouveau, à mes souvenirs personnels : deux exclamations historiques qu’on me racontait, me sont restées en mémoire : celle de la mère de Napoléon : « Pourvu que ça dure ! ». Celle d’une aristocrate au moment d’être guillotinée : « Un instant, Monsieur le bourreau ». La conduite « durable » est-elle celle qui nous évite la guillotine demain ? Elle s’inscrit dans un temps bien court ! C’est celui qui prévaut actuellement dans nos sociétés. Comment, avec les taux d’actualisation, se projeter dans l’avenir lointain, sauf de façon abstraite, gratuite, sans conséquences ? La contradiction est insurmontable (10). Dans le monde virtuel, le temps est sans limite. « Durable » incite donc à des extensions audacieuses. Madame Bruntland avait été prudente en se rapportant aux générations futures sans plus de précision. Sans doute est-il sain, moral, signifiant, de se mettre à la place des deux ou trois générations qui nous suivent. On les touche physiquement. On sait à peu près quel sera leur effectif, leur répartition et on a une idée vague mais pas absurde de la façon dont elles vivront. Cent ans. Nous vivons encore avec le legs de ceux qui étaient aux commandes il y a cent ans. Eriger, mentalement en sujets de droit (11), nos héritiers qui seront là dans cent ans a une certaine consistance, même si ce geste moral est en contradiction complète avec notre comportement de tous les jours et nos déterminants économiques. C’est une schizophrénie supportable. Au-delà c’est le pur fantasme. Nos descendants, s’il en existe, c'est-à-dire si une catastrophe n’a pas entre-temps rayé l’espèce humaine, ou si une autre espèce ne l’a pas supplantée, auront des ressources dont nous n’avons pas idée. Peut-être auront-ils envie de quitter la terre, de vivre dans l’espace, sous les océans ? Le fantasme c’est par exemple d’imaginer qu’on puisse aujourd’hui avoir besoin de centres de stockage de déchets à pérennité garantie pendant 10000 ans. Quand bien même ce serait possible, quel sens cela peut-il avoir ? Quelle méfiance sur la capacité de nos lointains descendants ! (12) Le lexique de la catastrophe et sa sémantique L’exercice que j’ai fait sur l’expression de développement
durable peut être appliqué au lexique de la catastrophe.
La déformation sémantique appliquée en France va systématiquement vers l’abstraction et la quiétude. Revenons encore sur l’exemple du développement durable. La question de l’horizon de temps choisi pour la notion de durable n’est pas triviale : il est évident qu’un horizon trop court est absurde : on na pas besoin de parler de façon pédante de développement durable pour se préoccuper de ce qui se passer dans les dix prochaines années. Comme pour les réflexions prospectives, notamment celles sur l’énergie, il y a un moyen terme à 20-30 ans, un moyen long terme à 50-100 ans, et au-delà un vrai long terme. Sans prétendre penser un développement dans ce vrai long terme, il est indispensable de penser aux obstacles, limites, catastrophes. Si on va encore beaucoup plus loin, une catastrophe géologique ou spatiale devient certaine (au plus tard l’extinction du soleil). Le raccordement entre le risque global en cent ans et les probabilités d’une catastrophe naturelle définie (un aléa donné en un lieu donné) à très faible probabilité, mérite d’être approfondi : il se produit chaque année sur l’ensemble de la terre plusieurs aléas hautement improbable ; la densification de l’occupation du sol (en nombre d’habitants, en valeur des biens, mais aussi en réseaux vulnérables, en pertes de repères…) a pour effet de les multiplier (comme au jeu de go : les pions sont perdus quand il n’y a plus d’espace libre) Le développement durable promet un avenir sûr, serein et lisse. Il donne la quiétude. Il suffit de découvrir la recette et de demander à l’Etat providence de s’en charger. La providence s’est sécularisée, mais elle est toujours la providence. Logiques, les programmes d’action pour le développement durable n’incluent donc pas les hypothèses de catastrophes. Certes ils ne les écartent pas explicitement, – ce serait un paradoxe suprême car ils sont conçus en principe pour éviter une catastrophe définitive–, mais ils n’y attachent pas une importance particulière. Il y a des spécialistes pour cela : les gestionnaires des risques. Les tâches sont réparties : aux uns les aménités, aux autres les dégâts. Les gestionnaires des risques savent fort bien gérer les petits risques. Ceux-ci étant fréquents, ils peuvent donc les mutualiser facilement et l’établissement des tables actuarielles chères aux assureurs ne pose pas de problème. L’actualisation n’est pas non plus un obstacle, car vu la fréquence des accidents on n’a pas trop à attendre. Les petits risques de dommages matériels et d’assurances sur la vie constituent le gros des chiffres d’affaires. Le dilemme de l’assureur : doit-il s’appliquer à réduire son chiffre d’affaires ? Cependant il n’y a personne pour traiter les risques réellement
catastrophiques (13). Certes, ces risque-là, il faut que les puissances
publiques s’en préoccupent, interviennent. Mais en sont-elles
capables ? La communauté scientifique devrait les aider. Il faudrait
en particulier tenter de répondre rationnellement à deux
questions : Par ailleurs, l’expérience des gestionnaires des petits risques est précieuse car elle apporte ce qu’on appelle le retour d’expérience sur lequel a été construit la sécurité des industries à risques comme l’aviation : le principe est simple : on dépouille tous les petits incidents qui auraient pu mal tourner, et on retire des décisions de sécurité ; ce système a en outre l’immense mérite de maintenir de la vigilance, d’entraîner à réagir dans le bon sens, de tester les réflexes. La France a évidemment doublé la mise : non seulement on a pris une conception du développement durable qui propage une illusion de sécurité sans effort, mais on a fabriqué un système d’indemnisation qui place petits et grands risques dans une même gestion hybride. L’Etat donne sa garantie aux assureurs à la fois pour les petits risques (en fixant un taux de prime obligatoire qui assure cet équilibre) et pour les risques de catastrophes (par une réassurance garantie). Ainsi tout le monde est content. Cette conception d’un automatisme sécuritaire et sans effort n’a qu’un seul défaut : c’est qu’elle ne comporte pas de processus d’apprentissage au contact des petits accidents et de responsabilisation. On part pour le grand voyage d’un développement durable utopique et on ne se préoccupe pas des cahots, des turbulences, des vagues qui se produiront sur le chemin. Le pilote dans l’avion ne se soucie pas des tempêtes qui sont sur son chemin. Au bout de compte, par une logique en retour il n’y a guère de développement. La France est en queue de peloton. Les bourrasques sont pour ceux qui sont devant. Confucius s’est distingué pour avoir donné à un prince, qui lui demandait comment sortir son Etat du chaos, un conseil remarquable : « commence par redonner aux mots leur vrai sens » (14). Ce précepte de réalité est bon à méditer.
(1) L’éditeur spécifie
bien qu’il a les droits exclusifs. Son édition (intitulée
platement : Notre avenir à tous) porte le logo du ministère
de l’environnement du Québec. En 1990, le seul exemplaire
que j’avais trouvé en librairie est celui-là. Il serait
intéressant de rechercher s’il y a eu ensuite des éditions
en France, à quelles dates. |
| AFPCN Conférence-débat du 15 février 2005 | Paul-Henri Bourrelier |
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