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Nombreux sont ceux qui parlent des changements climatiques ces temps-ci,
mais peu le font avec autant de conviction et d'urgence que Lionel Hurst,
ambassadeur d'Antigua et Barbuda à Washington. Et pour cause: Antigua
fait partie d'une poignée de petites îles tropicales dont
l'existence même est menacée par le dérèglement
du climat...
Inondations, ouragans, tempêtes: pour les 66 000 habitants de ce
micro-état des Caraïbes gros comme la moitié de l'île
de Montréal, les conséquences du réchauffement de
la planète ne sont pas une vue de l'esprit mais bien une réalité
qui met leur survie en danger.
Antigua fait partie d'une quarantaine d'îles dans le monde que l'EPA
, l'agence américaine pour la protection de l'environnement, a
qualifié d'"extrêmement vulnérables " face
aux changements climatiques. L'an dernier, dans l'archipel des Carteret,
situé au large de la Papouasie Nouvelle-Guinée, 1500 personnes
avaient d'ailleurs dû être secourues après qu'un bras
de mer ait séparé leur île en deux, une situation
que les experts ont attribué à la montée du niveau
des océans...
En tant que représentant officiel d'Antigua aux États-Unis,
M. Hurst est chargé d'une mission que plusieurs qualifient d'impossible:
convaincre le plus gros pollueur de la planète de réduire
ses émissions de gaz à effet de serre... La Presse l'a joint
à son bureau de Washington.
Les changements climatiques ont-ils déjà
commencé à affecter votre île ?
Oui. Les changements climatiques nous touchent présentement à
trois niveaux. Premièrement, les phénomènes météorologiques
extrêmes sont beaucoup plus fréquents qu'avant. Entre 1920
et 1940, les Caraïbes ont connu en moyenne 3,5 tempêtes et
ouragans par année. Entre 1944 et 1980, la moyenne est passée
à 5,5. Et entre 1990 et 2000, c'est 13 tempêtes qui nous
ont frappés annuellement. Nous connaissons aussi plus de périodes
de sécheresse et aussi plus d'inondations.
Deuxièmement, nous sommes également affectés par
la montée des eaux. Dans certaines parties de l'île, l'océan
gagne du terrain et recouvre maintenant des endroits qui n'ont jamais
été submergés, ce qui entraîne l'érosion
des plages, et l'augmentation du niveau de sel dans l'eau potable. Cela
déséquilibre aussi les zones marécageuses, qui sont
aujourd'hui de plus en plus salées.
Le troisième changement est l'augmentation de la température
sur l'île. Normalement, la température sur l'île est
de 28 degrés, alors qu'elle se situe maintenant entre 30 et 31
degrés.
Quelles sont les dernières grosses
tempêtes à vous avoir touchés ?
Il y a eu l'ouragan Hugo en 1989, puis Louis en 1995, le plus gros ouragan
à avoir jamais frappé l'île. Depuis, à chaque
année, nous avons des tempêtes extrêmes. En 1999, de
nombreux ports ont été détruits par l'ouragan Lennie
qui nous est arrivé de l'ouest, alors que les ouragans arrivent
habituellement de l'est. Les habitants ne comprennent pas ce qui arrive
à leur île.
Envisagez-vous de déplacer des populations
à l'intérieur de l'île pour les mettre à l'abri
des zones dangereuses ?
En fait, l'île est tellement petite qu'elle est affectée
d'un coup. Mais nous avons déjà commencé à
changer nos habitudes de vie. Nous construisons maintenant des maisons
de ciment, qui sont plus solides que les maisons en bois. Nous investissons
davantage dans des toits plus résistants, parce que les toits sont
les premiers à s'envoler dans une tempête. Nous pouvons solidifier
les bâtiments, mais le problème, c'est la nature. Nous ne
pouvons pas planter des arbres plus solides, ou mettre nos zones côtières
à l'abri pour protéger nos plages. Notre pays tire la majeure
partie de ses revenus du tourisme, et les tempêtes nous coûtent
cher...
Avez-vous une stratégie à
long terme ?
La réponse à notre problème se trouve aux États-Unis.
Et aussi au Canada, et en Europe. Nous ne demandons aucune aide financière:
ce que nous voulons, c'est que les pays riches cessent de polluer comme
ils le font actuellement. Ils doivent trouver des alternatives à
l'utilisation massive de combustibles fossiles. Les solutions existent,
et sont prêtes à être implantées dès
aujourd'hui.
Je dois dire que les États-Unis étaient plus sensibles à
notre cause lorsque Clinton était au pouvoir. Depuis que l'administration
Bush est arrivée, nous sommes moins bien reçus. Nous voyons
le manque de rectitude morale des dirigeants. Leur entêtement à
éviter d'agir pour contrer le réchauffement climatique a
des conséquences graves, nous pouvons en témoigner.
Mais nous croyons que ça ne durera pas. Vous savez, ça fait
longtemps que les États-Unis parlent de réformer les lois
sur la comptabilité des entreprises et rien n'a été
fait jusqu'à ce que les scandales d'Enron et de WorldCom n'éclatent.
Je crois que le même scénario va se produire en ce qui concerne
le réchauffement climatique.
Êtes-vous en contact avec d'autres
petits états insulaires dans le monde ?
Nous faisons partie de l'Alliance of Small Island States (AOSIS), un regroupement
des Nations Unies qui compte 43 états. Tous les membres sont victimes,
à des degrés différents, des changements climatiques.
Les Maldives sont particulièrement touchées: elles ne sont
qu'à quelques pouces au-dessus du niveau de la mer... Ensemble,
nous sommes plus forts et avons plus de poids aux Nations Unies.
Mais les petits états insulaires ne sont pas les seuls à
faire les frais du réchauffement climatique: tout le monde y goûte.
Les désastres naturels, qui ont eu lieu partout dans le monde durant
les années 1990, ont causé 600 milliards de dommages, soit
sept fois ce que les désastres de la décennie des années
1970 ont coûtés, et 15 fois ceux des années 1950.
Mais les états insulaires sont tellement petits que leur existence
même est en jeu.
Ironiquement, beaucoup de petits états menacés par les changements
climatiques sont également des paradis fiscaux, et c'est d'ailleurs
le cas d'Antigua.
| Nom |
Taille (km2) |
Pop. (000) |
PIB/Habitant (US$) |
Point le plus haut |
| Antigua-et-Barbuda |
280 |
66 |
8.200 |
402m |
| Iles Marshall |
181 |
70 |
1.700 |
10m |
| Tuvalu |
26 |
10 |
1.100 |
5m |
| Maldives |
300 |
310 |
2.000 |
2,4m |
| Seychelles |
455 |
79 |
7.700 |
905m |
| Bahamas |
14000 |
300 |
15.000 |
63m |
| Archipel des Carteret |
24 |
2 |
n/d |
qques mètres |
| Nom |
Problème actuel |
| Antigua-et-Barbuda |
manque d'eau potable |
| Iles Marshall |
manque d'eau potable, agriculture |
| Tuvalu |
manque d'eau potable, hausse du niveau de la mer |
| Maldives |
manque d'eau potable, hausse du niveau de la mer |
| Seychelles |
manque d'eau potable |
| Bahamas |
destruction des coraux |
| Archipel des Carteret |
manque d'eau potable, hausse du niveau de la mer, agriculture |
Source : CIA World Factbook 2001, UNEP, SIDS.
Pensez vous que les entreprises qui ont
des comptes chez vous, seront plus sensibles à vos problèmes?
(Rires) Ce serait souhaitable! Mais je ne crois pas que les gens qui utilisent
notre infrastructure bancaire ont un grand intérêt dans la
préservation de notre environnement. Ils sont plutôt préoccupés
par nos lois, et ils tiennent à ce qu'elle ne changent pas. Et
même si les petits états en venaient à disparaître,
d'autres états aux lois fiscales semblables, comme le Luxembourg
et le Liechtenstein, continueraient d'exister...
Pensez-vous que le pire est derrière
vous ?
Non, le pire est à venir. Cette année, nous nous attendons
à essuyer 12 grosses tempêtes. Nous ne savons pas si elles
vont nous toucher de plein fouet ou passer à côté,
mais nous les attendons.
Mais nous sommes des gens optimistes. Nous avons enduré 200 ans
d'esclavagisme et 150 ans d'un régime colonialiste brutal. Nous
nous en sommes sortis et aujourd'hui, nous menons une vie décente.
Nous avons une très grande foi en notre histoire, et nous utilisons
cette force pour faire face à ce nouveau défi que nous devons
surmonter. |