Implications territoriales de l'éruption du Mont Pinatubo
pour la minorité autochtone Aeta.
Cas des bassins-versants des rivières Pasig et Sacobia
(provinces de Pampanga et Tarlac, Philippines)
Jean-Christophe GAILLARD et Frédéric LEONE
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Photographies illustrant l'article
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Extraits de l'article :
Texte 1 : l'éruption
L'éruption du volcan Pinatubo
(carte philippines - carte 1) survenue en 1991, est considérée
comme l'une des plus importantes du 20 ème siècle. Le réveil
brutal de ce volcan [
], après plus de 500 ans de repos, a
affecté au total près de 2,5 millions de personnes.
La minorité ethnique " Aeta ", qui vit depuis des temps
ancestraux sur les flancs du Mt Pinatubo, a été l'une des
communautés les plus durement touchées. [
]
Les premiers signes de réveil du volcan se sont manifestés
au début du mois d'avril 1991. Les Aetas furent les premiers à
s'en rendre compte et à en avertir immédiatement le Philippine
Institute of Volcanology and Seismology (PHIVOLCS). Le volcan manifesta
une activité éruptive croissante jusqu'au mois de juin 1991.
Le paroxysme de l'éruption fut atteint entre les 12 et 15 du même
mois. Le volcan éjecta alors entre 5 et 7 km de matériaux
pyroclastiques (laves) qui détruisirent de nombreux villages autochtones.
Les autres hameaux furent recouverts par une couche de cendres atteignant
en certains lieux 50 cm.
Dès juin 1991, d'importants lahars (boues) se déclenchèrent
sur les flancs du Mt Pinatubo, affectant de nouveau de nombreux villages
d'Aetas
(carte 2).
De cette catastrophe ont donc découlé d'importantes conséquences
territoriales pour les communautés aetas.
Texte 2 : présentation des Aetas
Les Aetas sont considérés comme les descendants directs
des premières populations pygmées ayant occupé les
Philippines. Leur petite taille, leur couleur de peau très foncée
et leurs cheveux crépus les distinguent aisément des autres
Philippins d'origine austronésienne (malais-polynésien).
Contrairement à une idée répandue, leur existence
n'est pas réellement menacée.
La population autochtone également répartie sur les versants
est [
] et ouest [
] du Mt Pinatubo, est en effet passée
d'environ 800 familles (ou 6 000 individus) en 1900, à plus de
13 000 (ou 50 000 individus) en 1999 . Généralement [les
Aetas sont ] classés dans la catégorie des tribus de "chasseurs
/ cueilleurs".
Texte 3 : la situation avant
l'éruption
En 1990, soit un an avant l'éruption du Mt Pinatubo, environ 1
200 à 1 300 familles autochtones (approximativement 7 000 individus)
vivaient dans les bassins versants des rivières Pasig et Sacobia
( flanc Est du volcan).
Jusqu'à la date de l'éruption (juin 1991), il était
possible de définir une
limite d'auto-suffisance (figure 5a). En amont de cette limite, environ
500 familles vivaient exclusivement de la culture de tubercules divers
(patates douces , manioc , ignames ,etc.) et de légumes (fèves,
fleurs de bananiers, courges
), de la chasse (cochons sauvages, divers
oiseaux
), de la pêche et de la cueillette de fruits tropicaux
plus ou moins sauvages (bananes, papayes, ananas, goyaves, mangues
.).
Une seule exception se présentait avec le village d'Inararo où
l'armée américaine (l'US Air Force) avait installé
un camp d'entraînement à la survie dans la jungle. Une vingtaine
d'Aetas servaient alors d'instructeurs pour les militaires.
Ces communautés étaient sédentaires et regroupées
au sein de
villages composés de huttes faites de bambous et de " nipa
" (arbre philippin). [
] .
En aval de cette limite d'auto-suffisance, les autochtones se rendaient
hebdomadairement aux marchés de Porac, Angeles City ou Mabalacat,
afin de vendre ou échanger les produits de leurs récoltes
contre du riz, du café ou du sucre. Les plus fortes concentrations
de populations autochtones se trouvaient à proximité de
l'ex-base militaire américaine de Clark [
]
Une partie des [habitants] de ces villages était employée
par l'US Air Force pour différentes tâches : surveillance,
commerces, instruction à la survie dans la jungle ou bien encore
entretien de la base.
Certains Aetas tiraient également d'importants revenus de la récupération
et de la vente des déchets américains.
D'autres se chargeaient de ramasser, non sans danger, et de revendre les
munitions usagées (balles, obus, bombes) utilisées par les
américains lors de leurs exercices d'entraînement . [
]
Si ces communautés étaient largement dépendantes
de l'US Air Force, l'agriculture restait toutefois une ressource majeure
et indispensable.
Texte 4 : après
l'éruption, le relogement des Aetas
Dès les premiers signes du réveil du Mt Pinatubo en avril
1991, l'ensemble des communautés autochtones aetas fut évacué.
Dans un premier temps les sinistrés furent relogés dans
les principales villes de la région. Mais devant l'afflux des victimes
lors du paroxysme de l'éruption atteint le 15 juin 1991, les autorités
furent amenées à déplacer de nouveau de nombreuses
familles d'Aetas vers des centres d'évacuation parfois beaucoup
plus éloignés (provinces de Bulacan, Nueva-Ecija...).
La plupart des Aetas provenant des villages situés en amont de
la limite d'auto-suffisance prirent pour la première fois contact
avec le monde moderne à l'intérieur d'écoles, de
gymnases, d'églises ou de camps de tentes surpeuplés. Des
problèmes de malnutrition et de nombreuses épidémies
(rougeole, pneumonies...) causèrent la mort de nombreux enfants.
Les Aetas furent aussi confrontés à des difficultés
de cohabitation et à des discriminations de la part des unats (non
Aetas) qui bénéficiaient en premier de l'attention des autorités
.
Pour ces raisons, de nombreuses familles furent déplacées
à de multiples reprises.
Certains centres d'évacuation ont ensuite été transformés
en structures destinées à héberger à moyen
terme les Aetas en attente d'une réelle solution de relogement
.[
]
Voir tableau 1
[
] une large partie des autochtones a pu bénéficier
du programme de relogement mis en place par les autorités.
Dès le deuxième semestre 1991, la Task Force Mt Pinatubo,
remplacée en 1992 par la Mount Pinatubo Commission (MPC), structure
interministérielle placée sous l'autorité du Président
de la République, a développé onze centres de relogement
situés sur des terrains montagneux, et en premier lieux destinés
au relogement des familles d'Aetas [
]. 150 m² et un kit de
matériel de construction traditionnelle (bambou, nipa...) ont été
alloués à chaque famille. En 1995, cet équipement
a été complété par des matériaux de
construction plus résistants (tôles en particulier) . [D'autres
ont] été relogés sur un site de plaine, [et] se sont
vus attribuer 94 m 2 de terrain et une maison en béton équipée
de sanitaires. [
] Deux centres de relogement ont par ailleurs été
mis en place par d'autres ONG où les Aetas du Pinatubo côtoient
d'autres populations autochtones
[Mais, ] un certain nombre de familles, toujours croissant à l'heure
actuelle, [ ont] déserté les sites officiels faute de moyens
de subsistance suffisants (tableau 1). Enfin, quelques familles résident
toujours, 10 ans après l'éruption, dans les centres d'évacuation
prévus pour ne durer qu'un certain temps.
Aujourd'hui, l'ensemble des villages situés en amont de la limite
d'auto-suffisance a disparu
(figure 3).
Cette frontière n'existe donc plus. Désormais, les centres
de relogement forment les plus importants villages. L'accroissement naturel
explique en grande partie la croissance démographique des villages
de Target, Sitio Babo, Bliss, Calumpang et Sacobia, où pratiquement
l'ensemble des familles évacuées a repris place.
Texte 5 : le problème
des terres cultivables
La terre constitue [
] la seule ressource durable pour les Aetas
qui pratiquent de manière ancestrale une agriculture itinérante
sur brûlis [
]
[or] ni les centres d'évacuation, ni les centres de relogement
ne peuvent offrir aux Aetas cet espace de production. En effet, les terrains
cultivables situés autour des centres de relogement restent limités.
[
] La pénurie d'espaces cultivables a progressivement conduit
de nombreuses familles aetas à retourner vivre dans leurs villages
d'origine afin de cultiver leurs anciennes terres [
] D'autres autochtones
ont conservé leur maison dans les centres de relogement mais exploitent
quotidiennement les terrains situés à proximité de
leurs villages d'origine. Ces pratiques connues à Villa Maria,
pour les raisons évoquées plus haut, Maynang et Planas,
créent des navettes quotidiennes ou hebdomadaires. La raison majeure
invoquée par les Aetas pour expliquer le maintien du domicile principal
au sein des centres de relogement est la scolarisation des enfants
Dès 1991, le gouvernement philippin a défini les services
de base (éducation, santé...) comme une priorité
destinée à accompagner la politique de relogement. Si cet
objectif a été atteint avec un certain succès, cela
l'a été au détriment de la mise à disposition
de nouveaux espaces cultivables, pourtant prioritaire pour les autochtones.
L'état philippin a également investi de très grosses
sommes d'argent dans la construction d'équipements publics, notamment
des sanitaires et des robinets d'eau communs, qui n'ont jamais fonctionné du fait
de l'absence d'eau courante.
Ces installations sont aujourd'hui délabrées. Si les Aetas
admettent généralement que l'accès aux services publics
est nécessaire, notamment pour la jeune génération,
ils blâment sans cesse le gouvernement pour les conditions de vie
parfois très difficiles à l'intérieur des centres
de relogement.
Pour la quasi totalité des Aetas interrogés, la qualité
de vie était largement meilleure avant l'éruption du Mt
Pinatubo.
Du fait de cette absence de terres cultivables, de nombreuses familles
des centres de relogement souffrent aujourd'hui de pénuries alimentaires,
phénomène inconnu avant 1991. [
].
A Madapdap, les Aetas de Marcos Village, pourtant les plus occidentalisés
avant l'éruption, ont dû faire face à un nouvel environnement,
totalement urbain, et cohabiter avec une population [non-Aeta] largement
dominante. Mais au contraire des communautés précédentes,
les familles qui y résident bénéficient d'infrastructures
complètes (électricité, eau courante, écoles,
hôpital, routes goudronnées, transports en commun, espaces
de loisirs, etc.).
Texte 6 : les conséquences
de l'éruption pour les Aetas
Le démembrement des communautés est la première
des conséquences directes de l'éruption. Il est fréquent
de voir la population d'un même village dispersée sur 4 ou
même 5 sites différents. [
] La disparition de la limite
d'auto-suffisance a conduit la plupart des Aetas qui vivaient en autarcie
jusqu'en 1991, à des contacts fréquents avec la civilisation
unat (non-Aeta). Rares sont les Aetas pratiquant encore les "manganitos"
ou les rituels religieux [traditionnels]. [
]
Le dialecte kapampangan, connu mais peu employé jusqu'en 1991,
est dorénavant parlé quotidiennement par de nombreux enfants
et adolescents appartenant à la communauté aeta Mag-Antsi.
Les jeunes semblent, en effet, pratiquer le dialecte kapampangan à
des fins d'intégration au sein de la communauté unat, notamment
durant leur scolarité.
La culture occidentale, notamment nord-américaine, a également
pénétré les communautés considérées
autrefois comme les plus imperméables de par leur éloignement
géographique. Il est devenu ainsi très rare de rencontrer
un homme portant le string traditionnel (lubay), délaissé
au profit de shorts griffés par les plus grandes marques internationales.
La consommation d'alcool fort (gin, rhum...) a également atteint
beaucoup d'Aetas, notamment à Porac [
].
L'occidentalisation des communautés a cependant eu pour effet d'accroître
nettement le taux d'alphabétisation (5% en 1990, 30% en 2000).
Aujourd'hui, la plupart des jeunes autochtones sont scolarisés
jusqu'en High School. [
] Il en est de même sur le plan médical
où les traitements modernes remplacent de plus en plus souvent
la médication naturelle.
Le rapprochement géographique des populations autrefois les plus
éloignées, rend aussi les soins accessibles au plus grand
nombre, en partie grâce aux missions médicales menées
par les autorités gouvernementales et certaines ONG.
Si les Aetas d'Inararo se sont exclusivement tournés vers l'agriculture
du fait de leur relogement éloigné de Clark, les villages
situés à proximité de l'ancienne base aérienne
ont décidé d'orienter leurs productions vers celle-ci
(figure 5b).
Reconvertie [
] en vaste complexe industriel, touristique et commercial,
la Clark Special Economic Zone (CSEZ) compte près de 30 Duty Free
Shops fréquentés par une clientèle issue des classes
les plus aisées de Pampanga et de Manille. Cette clientèle
représente un intéressant marché pour les Aetas qui
ont décidé de vendre des fruits (bananes, papayes...), des
légumes (coeurs de bananiers...), des tubercules (gabis, kamotes...)
et surtout des souvenirs à la sortie des Duty Free Shops.
Entre 1998 et 1999, le parc d'attraction de renommée nationale
" Expo Pilipino " 38 , situé à proxi-mité
de Marcos Village, était également une destination majeure
pour les Aetas.
Le commerce de souvenirs autochtones (flûtes, arbalètes,
sarbacanes...), déjà présent au temps des américains
s'est considérablement développé ces dernières
années.
L'offre est cependant très largement supérieure à
la demande et de nombreux Aetas rentrent chez eux sans avoir vendu le
moindre souvenir mais seulement quelques fruits.
A Sapang Bato (Sitio Babo, Bliss et Target), le tourisme est devenu une
activité très lucrative. En effet, de nombreux touristes
, principalement européens, qui séjournent à Angeles
City, mettent la conquête du Mt Pinatubo à leur programme.
De nombreux Aetas servent alors de guides pour des excursions vers le
cratère ou seulement vers les canyons formés par les lahars
de la rivière Abacan. [
]
D'autres Aetas se sont reconvertis dans la fabrication de souvenirs destinés
à la grande distribution de Manille et à l'exportation,
notamment vers Hong Kong.
Face à l'absence de ressources et pour rembourser de fortes dettes,
quelques familles autochtones [
] sont contraintes à la mendicité,
notamment durant la période de fin d'année.
Il est ainsi courant, à Noël, de voir des familles d'Aetas
mendier dans les rues de Porac, d'Angeles City, de San Fernando mais aussi
sur les boulevards de Manille.
Les autorités de la capitale luttent contre ce phénomène
et nombre d'Aetas ont été renvoyés sur les flancs
du Mt Pinatubo à bord de bus spécialement affrétés
pour l'occasion.
Cette pratique qui n'existait pas avant l'éruption est une autre
conséquence du réveil du Mt Pinatubo. Suite à l'éruption
de ce volcan, les activités des Aetas, ainsi que les débouchés
commerciaux se sont donc diversifiés.
Mais ceci ne suffit toutefois pas à compenser le manque de terre
qui reste un frein important au développement économique
de la communauté autochtone dans son ensemble.
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