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Six mois après la terrible crue qui a fait 23 morts dans le département, où en est-on sur le terrain? Indemnisations, reconstruction, prévention... l'heure est au bilan. A Collias, à Sommières, dans toute la région, règne une certaine confusion Chaque jour, la vieille dame quitte le mobil-home tout neuf où elle est relogée et se rend à pas comptés dans sa maison dévastée au bord du Gardon. Il y a onze ans, Jeannine Turpin avait déserté La Courneuve, en banlieue parisienne, pour vivre sa retraite dans ce village, Collias, le paradis de ses vacances, avec l'eau vive de la rivière, le soleil et le ciel toujours bleu. Elle avait acheté un terrain de 2 000 mètres carrés jouxtant la rivière, planté "des plus beaux arbres de Collias" et surtout "non inondable", avait assuré le vendeur. Son fils, maçon, avait creusé les fondations, avant de mourir dans un accident de la route. Un entrepreneur acheva les travaux. Depuis, Jeannine goûtait ici à un peu de bonheur, noyé à tout
jamais dans cette inoubliable nuit du 8 au 9 septembre. Réveillée
en sursaut par le déluge, elle était parvenue à s'échapper
pendant que les eaux envahissaient sa maison, abattant les meubles et
les cloisons. Dans sa détresse, un réconfort: "J'ai
pu sauver ma petite chienne." Ses supplications ont peu de chances d'être entendues. Sa maison est en effet l'une des 213 que le préfet du Gard, Jean-Pierre Hugues, a décidé de raser, car elles sont jugées trop dangereuses pour leurs habitants. Dans le seul village de Collias - 850 habitants - 47 seront démolies. Après des décennies de laxisme de la direction départementale de l'équipement et des municipalités dans la délivrance des permis de construire, les 23 morts des 8 et 9 septembre ont pesé en faveur de choix drastiques. Mais cette rigueur nouvelle passe mal. Crânement, au côté des maires, le préfet Hugues
va se colleter, en réunion publique, à des auditoires hostiles.
Non loin de Collias, à Saint-Chaptes, l'assistance est nourrie
de riverains dont beaucoup avaient transformé un abri de jardin
en "maset", puis en résidence secondaire, se passant
souvent de permis de construire: "Le Gardon, c'est notre joie de
vivre!" lance une dame, sous les applaudissements. Le préfet
se veut humain, mais ferme: "Il faut que vous gardiez un usage de
vos jardins pour les cultures ou les loisirs, mais pas question d'y passer
la nuit." A Collias, un spécialiste en explosifs devenu restaurateur,
Pierre Chaboredon, conduit la révolte de la poignée de
réfractaires. Son établissement, L'Enclos, qui surplombe
le Gardon, a été envahi par les flots. La maire lui a notifié sa
décision: il pourra reconstruire son restaurant sur le même
terrain pentu, mais nettement au-dessus, hors d'atteinte de nouvelles
inondations. Pierre Chaboredon crie au "déni de justice": "C'est
le fait du prince! Je possède un permis de construire, mon restaurant
a une voie d'évacuation en cas de crue, et personne ne dort ici!" "Il ne faut pas tenter le diable" Eliette Galzy a inauguré une autre politique. Cette enseignante entend résister à la pression foncière, misant sur une croissance tranquille du village vers les 1 000 habitants. Pour le relogement des sinistrés de septembre, elle a trouvé une solution: un terrain communal de 8,3 hectares dans la garrigue toute proche, que la municipalité viabilisera et dont les parcelles seront offertes aux propriétaires sinistrés en échange de leur terrain en zone inondable. Les rives du Gardon redeviendront alors un large espace naturel, vierge de toute construction. Les ressources du "fonds Barnier" seront appelées à la rescousse pour compléter le remboursement des assurances et faciliter la construction d'une nouvelle maison. Si les récalcitrants s'expriment bruyamment, les sinistrés
de Collias acquiescent dans leur majorité à cette proposition.
Laurent Roland, carreleur, sa compagne, Nathalie Derudder, leurs deux
enfants n'ont plus envie de revivre le cauchemar de la nuit du 8 au 9
septembre. Ils doivent la vie sauve à l'arrivée d'un hélicoptère.
Ils ont vu les eaux du Gardon rouler 2 mètres au-dessus du toit
de leur maison. Aujourd'hui, leurs films vidéo, leurs souvenirs
familiaux sont à tout jamais engloutis; peu leur chaut de lâcher
ce qui était "le plus beau coin de Collias": leur plage
privée, la rivière dont ils détenaient la propriété jusqu'à la
moitié du lit, la vue sur la cascade, leurs photos. "Il ne
faut pas tenter le diable, dit Laurent Roland. Et puis les enfants se
refusent à retourner là-bas." On ne va pas déloger les gens et raser leurs maisons ! Autre secteur névralgique: le Vidourle, rivière qui trace la frontière entre le Gard et l'Hérault, dont les violentes foucades, les "vidourlades", sont légendaires. Pour les contenir de manière durable, les hommes de l'art mettent aujourd'hui à l'étude un deuxième front de digues autour des communes les plus menacées, le premier front ayant été enfoncé par la dernière crue, 1 000 mètres cubes/ seconde. Pour canaliser les flots à 900 mètres cubes/seconde, d'autres techniciens proposent de creuser trois fois la capacité de la rivière. Mais, plus on fait rentrer le débit, plus on donne de la force à l'eau, ce qui a pour effet de détruire les berges. Le syndicat mixte d'aménagement et de mise en valeur du Vidourle préfère envisager, pour la prochaine crue, la "surinondation" artificielle d'une vingtaine de retenues. De toute façon, à en croire les responsables du syndicat, il faudra dix ans et 15 millions d'euros de travaux pour protéger efficacement les six communes que traverse la rivière. Du coup, les élus se lamentent: la perspective de travaux "pharaoniques" leur fait trouver "dérisoires" les 130 millions d'euros que va débloquer Roselyne Bachelot sur quatre ans, afin de financer des ouvrages de régulation dans 15 bassins stratégiques de l'Hexagone. D'ailleurs, l'exécution de ces travaux ne sera pas commode. Le Pr Michel Desbordes, hydrogéologue, souligne la "situation inextricable" du Gard et de la région: "Un bon nombre des zones d'expansion des crues sont déjà occupées par des voiries ou des constructions. On ne va pas déloger les gens et raser leurs maisons!"
Conséquence des 23 morts de septembre, la vertu gagne le discours des élus et hauts fonctionnaires. Questionné sur la facilité avec laquelle les maires, dans les petites communes, octroient les permis de construire, Damien Alary, ancien maire du village de Pompignan et président PS du conseil général, se raidit. "Il faut avoir le courage de dire non." A Sommières, dévastée par le Vidourle, la caserne des gendarmes, la caserne des pompiers, le supermarché Champion avaient été construits, avec toutes les autorisations officielles, sur des terrains classés inondables. A présent, sur ordre du préfet, Champion doit se mettre en quête d'un autre emplacement. La caserne de gendarmes devra émigrer, elle, dans la commune voisine de Villevieille. Paradoxalement, les pompiers resteront sur place: leur délocalisation coûterait trop cher, dit-on, aux finances du département. Mieux: à Nîmes, Foncier Conseil s'apprête à lancer
une imposante opération immobilière de 600 logements. Le
site choisi dans la plaine du Vistre, le Mas des Lombards, se trouve...
en zone inondable. Mais la difficulté est déjà contournée
par le promoteur: il prévoit un gigantesque bassin de rétention
de 365 000 mètres cubes au-dessus du futur lotissement. Le secteur
visé pourrait donc se voir transmuté en "zone constructible
et protégée." Un "tour de passe-passe" qui
scandalise Serge Villanueva, président du comité de quartier
du Mas de Possac Chalvidan. Selon lui, cette opération "fait
fi de la sécurité des futurs 3 000 habitants". L'affaire
cristallise les passions. Si Jean-Paul Fournier, maire UMP de Nîmes,
est prêt à donner son aval, le préfet du Gard se
montre plus précautionneux: "Le Mas des Lombards sera soumis à mon
contrôle. Comme à Sommières, on se mettra d'accord
parcelle par parcelle." Enfin, dans ce département où la culture du risque s'était effilochée dans une mémoire trop oublieuse des déluges d'hier, le souvenir des inondations des 8 et 9 sera entretenu. Films ou photos, les spectaculaires images montrant le brutal gonflement des eaux, l'invasion des maisons, le secours des hélicoptères seront conservées aux archives départementales. Les enseignants puiseront dans cette mémoire collective pour illustrer le climat ou le phénomène cévenol. Les insouciants Gardois seront peut-être, enfin, aux aguets. L'eau adoucit les mœurs Scrutant les statistiques de l'activité des gendarmes de sa compagnie dans la circonscription d'Alès, le capitaine Pascal Péglion a eu la surprise de constater une baisse inhabituelle de la délinquance de 20%, dans la semaine du 8 au 15 septembre. Pour expliquer ce phénomène, l'officier n'exclut pas "les difficultés de circulation" que les inondations venaient de provoquer ou la présence visible sur les lieux d'un escadron de gendarmes mobiles. Il note néanmoins que, entre autres délits, ce sont surtout les coups et blessures qui ont reculé. Les différends de voisinage ont également fortement baissé, cette semaine-là. D'où l'hypothèse du capitaine Péglion: pendant ces journées dramatiques, "tout le monde était occupé à sauver ses biens où à prêter main forte aux voisins". L'heure n'était plus à l'agressivité. Une facture de 1,2 milliard d'euros Voitures noyées, maisons détruites, ateliers et commerces ravagés, vignes arrachées, réseaux d'eau et d'électricité interrompus: les dégâts des inondations de septembre dans le Gard sont aujourd'hui chiffrés. La facture se monte à 1,2 milliard d'euros. Les assureurs couvriront 450 millions d'euros. Le reste sera pris en charge par l'Etat, qui a débloqué des aides d'un montant de 400 millions d'euros et accordé 4,2 millions d'euros de dégrèvements fiscaux, par les collectivités territoriales - région, départements, communes (178 millions d'euros) - par l'Union européenne (21 millions) et par les dons de la générosité publique (2,2 millions d'euros dont 1,7 fournis par la recette de la rencontre de foot Marseille- Saint-Etienne à Nîmes). |
| Jacques Moléna copyright L'EXPRESS |
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